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Akin Ngoy, un visionnaire au nom d’un Kongo digne

Par Sephora Lukoki Kapinga.

Akin Ngoy

« D’où venez-vous ? Est-ce que vous avez des maisons en République Démocratique du Congo ? » questionne un passager américain à la sortie de son avion, au Terminal 2A, comptoir American Airlines à Roissy Charles de Gaulle. « Je suis resté sans voix. Je ne savais pas quoi répondre » confie Akin Ngoy, encore interloqué par cette interrogation.

À cette époque, il travaillait comme agent d’escale à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. « Donc pour certains occidentaux, il n’y a donc pas de maisons au Congo (RDC) ? » se répète-t-il dans son fort intérieur encore troublé par cette question. À cet instant précis, dans son esprit, il était déterminé à « mettre en avant le Congo. » Le déclic était en marche. « Je me suis rendu compte que pour certaines personnes, en Afrique, on vit encore comme au Moyen-âge.» Une question cruciale s’imprime dans son coeur : « que puis-je faire à mon niveau pour mettre en avant mon pays, la République Démocratique du Congo ? »

Il fait aux alentours de 1°C à Paris lors de notre rencontre avec le militant engagé d’1 mètre 97. Akin Ngoy est en pull et son sourire enfantin semble le réchauffer. Il ne semble pas avoir froid. Akin veut dire « brave, guerrier, leader » en Yoruba, langue du Nigéria. Par son gabarit imposant, Akin est satisfait d’être associé à ses adjectifs. Teddy Ngoy, devenu Akin Ngoy a changé son prénom. Donné par sa grand-mère, il en avait marre de porter un prénom éloigné de ses racines africaines. Rebaptisé Akin, il affirme maintenant être au plus près de son héritage africain qu’il revendique avec fermeté. « Je suis Muluba (ethnie du Congo). Je ne me retrouvais pas avec un prénom d’origine anglo-saxonne, je ne me sentais pas authentique. » Au début, ses parents ne comprenaient pas son choix. Mais pour lui, porter un prénom représentatif de sa personnalité et de ses origines était primordial. Clin d’oeil à Mobutu Sese Seko (ex-président du Zaïre, maintenant Congo RDC), fervent revendicateur d’un retour au nom africain.

La soif d’un nouveau Congo

C’est comme un cri du coeur qui résonne chaque jour. Le Congo, il en parle comme il respire. Début janvier, il fonde l’association Union Congolaise. Le précurseur de cette union est Panda Farnana, héros du Congo (RDC), agronome et un nationaliste congolais. Il est le premier Congolais à avoir fait des études supérieures en Belgique et en France. Il a été le premier nationaliste congolais à dénoncer avec virulence les méthodes coloniales mises en place par les Belges. Mort de façon tragique, il n’a pas pu continuer son combat. Akin souhaite donc reprendre le flambeau. « Je suis un guerrier Bantu, digne fils de Lumumba et héritier de Panda Farnana. Je veux continuer ce que Panda Farnana a entrepris.  Au pays, il y a une forme d’anesthésie. Chaque 30 juin, lorsque je vois qu’il y a une fête pour l’indépendance, ça me fait mal au coeur. »

de onafhankelijkheid werd overal in Congo gevierd

Pour lui, il n’y a jamais eu d’indépendance. Le pays est sous occupation, aux mains des grandes puissances. « J’ai beaucoup de choses à dire et à faire avec l’Union Congolaise. » Ce projet, c’est son quotidien et un héritage à poursuivre au prix de sa vie. Eveiller les consciences et travailler sur l’identité congolaise. Cela lui plait. La dignité du Congo ou rien.

Pour son pays, il aimerait investir dans des bibliothèques. Eduquer, bâtir, sensibiliser. Ce sont ces mots d’ordre. Personne reprend le travail des aînés. Il fait référence aux héros national Patrice Lumumba, Panda Farnana et à Rossi Mukendi, militant assassiné, et d’autres encore. Il est au bord de la colère. « La diaspora congolaise doit arrêter de porter le costume de super-héros. Il faut une unité de profondeur, non de surface. Nous devons revoir notre stratégie d’investissement au Congo, il faut innover » clame-t-il.

« De nombreux orphelinats sont créés au pays. Pourquoi ne pas faire autre chose comme des internats, des aires de jeux pour les parents en compagnie de leurs enfants ? » Il a l’impression que tout le monde s’est focalisé sur les enfants de rue. Mais il y autre chose ! C’est ce que déplore le militant. Union Congolaise prévoit l’ouverture de centres de formation, d’internats et d’autres structures. Mais il n’a pourtant pas revu le Congo depuis ses cinq ans. « Je sens que ce n’est pas encore le bon timing pour mon retour à Kinshasa. »

Pour le moment, c’est à partir d’ici, en Europe, qu’il agit. « Sois le changement que tu veux voir » résume-t-il. Son engagement, il s’y attèle en y consacrant son temps, son énergie, ses finances pour trouver les moyens de rebâtir le royaume Kongo. Il se discipline en conséquence. « Je ne veux pas aller au Congo en vacances, je pars du postulat que si les miens souffrent, il n’y a aucun intérêt à y aller pour se divertir. Je ne pourrais pas prendre du plaisir. Aller à un concert par exemple. » C’est plus qu’un simple objectif. C’est une vie. Le Congo est toute sa vie. « L’état du pays me ronge de l’intérieur. J’aime mon peuple. Je prends soin de mon téléphone avec le plus grand intérêt parce que j’ai conscience qu’il a été fabriqué avec des matériaux au prix de la souffrance d’enfants congolais. Les smartphones, les ordinateurs, les voitures électroniques sont issus des matériaux en sous-sol de la République Démocratique du Congo. »

« Il vaut mieux boiter dans la dignité, que de marcher droit dans la corruption »

Son amour pour sa terre natale se ressent et se remarque. Des membres du gouvernement congolais l’ont contacté pour représenter le Congo en France sous couvert d’un parti politique. Il a refusé de façon catégorique. Ce n’est pas sa tasse de thé. « Il vaut mieux boiter dans la dignité, que de marcher droit dans la corruption » déclare-t-il, en rajoutant que cette maxime, lui a été inspirée par ses ancêtres. En RDC, la crise politique agite le pays, le nouveau président Félix Tshisekedi vient d’être élu. Nouvelle qui est loin de faire l’unanimité. Le pays est divisé. Cette nouvelle l’attriste. « Je suis extrêmement déçu. La politique congolaise ne m’intéresse vraiment plus. Je suis très triste. » Il préfère se concentrer sur autre chose.

Akin Ngoy

Apporter sa pierre à l’édifice pour bâtir le Congo de demain. Le jeune entrepreneur se dévoue pour cette cause. « J’ai trop souffert. Il y a un moment dans la vie où des choix s’imposent. Je déteste l’injustice. Je ne laisserai plus jamais mon peuple être humilié dans l’indifférence la plus totale. Je défendrais le Congo jusqu’à ma mort. » Ce discours, sa famille ne l’a pas tout de suite compris ni accepté. C’est inédit. Jugé radical par ses proches, ses propos ne plaisent pas toujours. Mais l’avis des gens, il n’y prête pas attention. « Depuis 2018, je fais ce qui me semble bon, je ne prends pas vraiment l’avis des autres en considération. Nous avons souvent de longues discussions et débats mais leurs jugements n’ont pas d’effet sur moi. »

Sa vie, il la mène au travers du prisme du Congo et rien d’autre ! Célibataire actuellement, il avoue n’avoir été amoureux qu’une seule fois et faire preuve de prudence en matière de relation sentimentale. « Par rapport à mes projets, je ne peux pas prendre n’importe quelle femme, je dois trouver une épouse qui doit accepter de porter l’héritage de mon peuple et accomplir son rôle dans le monde. »

Débrouillard depuis sa jeunesse

Akin Ngoy, enfant à Kinshasa.

Né à Kinshasa à l’hôpital Saint-Joseph, Akin, 7 ans arrive en France, à Meaux exactement, puis direction la Belgique. Il vit avec ses parents, sa petite soeur et ses deux petits frères à Liège. Très tôt, il fait face à de nombreuses responsabilités. Son enfance oscille entre Liège et Bruxelles. La rupture conjugale survient. Il n’a que 10 ans et vit avec sa mère et ses frères. « J’étais un adulte handicapé à cause de ce divorce. » De cette période, il en parle de façon amère. Très tôt, en tant qu’aîné, il avait la responsabilité du foyer et de ses jeunes frères. « J’ai dû gérer des choses que je ne devais pas gérer à mon âge. »

« Débrouillez-vous, débrouillez-vous, ô article 15 ». Cela fait référence à la Constitution. En pleine crise coloniale, « débrouillez-vous » était le mot d’ordre au Zaïre. Un article qui pourrait résumer la jeunesse d’Akin. Pour survivre, les habitants devaient trouver les moyens de s’en sortir. La légende veut que lors de la rédaction de la Constitution, la secrétaire ait sauté directement de l’Article 14 à l’Article 16. Le Maréchal Mobutu, s’en apercevant, se serait écrié : « Pour l’Article 15, débrouillez-vous ! ». Les célèbres chanteurs congolais Pepe Kalle ou Papa Wemba chanteront des chansons avec comme titre l’article 15, Rappelez-vous de Papa Wemba dans le film La vie est belle.

À l’école, il ne trouve pas sa place. Pourtant excellent en dactylographie, il interrompt tout de même sa scolarité. Il est à peine âgé de 17 ans. Sa voie, il décide de la tracer seul. Il intègre les « black riders », un gang de Belgique, expert en cambriolage et vol de voiture. Il bascule dans la délinquance. « Malgré cela, j’étais différent, je ne frappais pas les femmes et je ne prenais rien lorsqu’il y avait des enfants dans la maison » témoigne-t-il. Il n’a jamais été arrêté pour ces infractions. Mais il a fini par s’en lasser. Prise de conscience ? À 19 ans, il quitte le gang. « J’aime bien faire des rétrospectives, j’ai donc remarqué que je tournais en rond. Je ne voyais pas vers quelle direction cette vie pouvait m’emmener. » Aucune répercussion suite à cette décision. Aujourd’hui, il est encore en contact avec eux. Depuis, l’un d’eux a été tué par balle, un autre a écopé de cinq ans de prison, et le dernier va maintenant à l’église. Des vies avec des finalités bien différentes.

« L’entreprenariat, c’est quelque chose que j’ai en moi »

Intrépide, il prend un autre virage six mois plus tard. Destination l’Angleterre. « J’ai été hébergé par des amis de ma génitrice ». Il ne dit volontairement pas maman. « Je me considère comme orphelin à cause de ce que j’ai vécu. » De l’autre côté de la Manche, le jeune homme tente de survivre en plein coeur de Londres. 21 ans, livré à lui-même, il finit à la rue. Trois mois d’errance et de débrouillardise. « Débrouillez-vous, débrouillez-vous, ô article 15. » Ce cap vers le Royaume-Uni, il l’a voulu et il se bat comme il peut. Une association lui vient en aide. « Dans ce lieu, je pouvais déposer mes affaires, prendre une douche et m’aérer l’esprit avec quelques jeux. » Pour dormir, parfois il trouve refuge dans les églises catholiques. Autodidacte, pour s’en sortir il coache des joueurs pour 10 livres sterling de l’heure. Ancien footballeur, son expertise est repérée par un agent, Carl Samuel. Il le met en relation avec des joueurs de l’équipe de Chelsea pour les coacher. Pour 40 livres de l’heure, Akin prodigue conseils et stratégies et encadre les sportifs. L’activité se développe.

Akin Ngoy

Il est formé par Phil Babb, ex-footballeur professionnel et Mike Coleman, conseiller financier dans le commerce international, la gestion des contrats, le management. Il obtient des commissions et 500 livres par contrat. Son réseau s’élargit. Il ne paraît pas étonné. Faire de l’argent, il sait faire. Quand il réalise cette étape de sa vie, il esquisse un sourire de gratitude. « Je viens de loin. J’ai grandi dans la douleur. La vie n’a pas été facile pour moi. J’ai toujours dû me battre » lâche-t-il avec émotion. Il préfère en rire qu’en pleurer. La vie lui a donné des coups, mais sa joie est restée indemne. « Il a la joie de vivre. Il aime rigoler avec ceux qui l’entourent » insiste Dimitri, son petit frère.

Considère-t-il ses épreuves comme des injustices ? « J’y ai pensé. Je n’ai jamais rien demandé à personne pour vivre cela. Mais maintenant je suis à cette place, je vais faire ce que je veux pour mener la vie que j’ai envie de mener. » Enfin installé au nord de Londres, à Walthamstow, il désire mettre en place un réseau de sportifs congolais dans le milieu du foot. Mais il estime ne pas être encore prêt pour cette charge. Il voyage donc en France pour des vacances. Son coeur est conquis. Le 1er janvier 2016, Akin emménage dans l’Hexagone.

Logé chez son oncle, il travaille rapidement à l’aéroport de Roissy. Bilingue, il est à l’aise dans cet univers où les recruteurs sont séduits par ce genre de profil. Il commence dans l’accueil, puis occupe le poste d’agent PMR (accompagnements des passagers en difficulté) et termine agent d’escale. Il finit par prendre son logement et se rend compte que le salariat ne lui convient pas. « Je n’ai jamais pu travailler plus de six mois pour quelqu’un. Il fallait que je me mette à mon compte. Je ne peux pas faire carrière en tant que salarié. Je préfère galérer et gagner de l’argent par mes propres moyens. L’entrepreneuriat, c’est quelque chose que j’ai en moi. »

La vraie révolution : faire briller les autres

Akin Ngoy

En 2017, à 25 ans, il lance son agence de communication « Marketing 243 ». Les chiffres font référence à l’indicatif de la République Démocratique du Congo. Le Congo est toujours au coeur de chaque projet. Marketing 243 permet aux entreprises de développer leur communication digitale. Dans l’équipe, ils sont huit, dont un stagiaire en Ouganda. Cette entreprise lui permet de « créer de l’emploi. Notre objectif est de développer des structures et d’aider les Congolais dans leurs domaines. » Faire briller les autres, c’est le mantra de l’entrepreneur. « Akin est humble. Il parle souvent de son peuple. Il n’oublie pas d’où il vient et sait où il va. Il vise l’excellence. C’est aussi l’une des raisons qui m’a poussé à travailler avec lui. On travaille dans la bonne humeur et le respect, en restant focalisé sur les objectifs à atteindre » témoigne Géralda, son ancienne infographiste.

En ce moment, il rédige son premier e-book « 5 conseils pour crédibiliser son entreprise. » Après deux mois de rédaction, la sortie est prévue fin janvier. Il avoue avoir commis trop d’erreurs et parfois perdu des contrats. S’il souhaite en parler, c’est pour éviter que d’autres reproduisent le même schéma dans leurs entreprises.

Son chemin, il le poursuit fièrement entre ses différents projets. Animé par un bouillonnement révolutionnaire pour la terre de ses ancêtres, il met en place toutes les stratégies pour arriver à ses fins. « Fédérer le réseau d’affaire et travailler avec une structure au pays. La folie serait de faire tout le temps la même chose en attendant des nouveautés » ajoute-t-il. Essayons d’être « visionnaires », diversifions nos actions, changeons nos méthodes, travaillons avec les médias pour maximiser l’impact. C’est pour cette raison qu’il s’investit en tant que développeur pour Nyota Magazine. « Il faut développer le corps médiatique ».

C’est le prix à payer pour le Congo. « Le plus dur ce n’est pas le travail mais de trouver des personnes qui ont le même désir ». Parfois, il se sent isolé dans ce combat mais il n’a plus rien à perdre. « Cela ne me dérangerait pas de mourir martyr. Purée, je me prends vraiment pour un révolutionnaire » lâche-t-il en explosant de rire. Puis il reprend sur un ton solennel. « Le Congo me tient vraiment à coeur. Cela me coûte cher, mais on se reposera quand on sera mort. »

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2 réflexions au sujet de « Akin Ngoy, un visionnaire au nom d’un Kongo digne »

  1. Un témoignage très touchant cependant remplit d’espoirs à savoir qu’il existe encore des gens en amont qui travaillent pour l’avancement de notre pays!

    Merci pour ça, que Dieu vous aide à relever ce combat auquel nous partageons tous!

    J'aime

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