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La genèse du mal

Par Yacine

Dans la ville de Gotham City, règne un mal où personne ne fait fi de l’ignorer, celui du désespoir. Arthur Fleck, qui vit dans la pauvreté dans un quartier malfamé de Gotham parmi tant d’autres, avec sa mère malade, essaie tant bien que mal de faire son trou en tant que clown, malgré sa maladie mentale qui l’oblige à rire de façon effrénée et embarrassante lorsqu’il est mal à l’aise. Luttant contre sa schizophrénie, ce dernier ne cesse de se battre contre la misère, en s’occupant inlassablement de sa mère atteinte elle-aussi par la maladie mentale, qui semble être une malédiction familiale qui mènera bientôt notre anti-héros à l’obsession et à la destruction. Sa condition de marginalité sociale due à sa maladie, en fait un personnage assez ambivalent et imprévisible tout au long de son évolution. Doté d’une patience infinie et d’une naïveté presque enfantine envers les autres, on assistera à la déchéance de sa bonté désabusée par une société impitoyable qui vomit l’innocence et rejette l’effort du petit peuple, au dépens d’un capitalisme dépeint comme le mal incarné. Cette réflexion qui démontre une volonté édifiante du scénariste en donnant à ce film son caractère sociologique et politique, en se mettant au goût du jour puisqu’il est évident que ces problématiques font désormais parties intégrantes du visage de notre société actuelle.
Todd Phillips se démarque frontalement des autres œuvres de l’univers DC Comics puisqu’il se rapproche sans doute plus du film d’auteur que du film traitant des super-héros. On peut le remarquer d’ailleurs que, le logo DC ne figure pas au générique du film. Ce Joker nouveau cru, a de quoi surprendre les téléspectateurs, mais pas tellement, lorsqu’on connaît le talent torturé et la rigueur obscure du travail d’acteur de Joaquin Phoenix, on se doutait que l’ennemi juré de Batman allait prendre une toute autre dimension qui laisserait peut-être une marque aussi intrinsèque et indélébile que son triste prédécesseur Heath Ledger. Les sentiments qui semblent s’évanouir dans la violence que subit notre personnage rend ce film profondément humaniste et nous donne une peinture assez brutale de la représentation qui se veut réaliste de la nature humaine. La richesse psychologique de ce personnage hors norme qui tend à confondre ses illusions à la cruelle réalité, nous offre un personnage universel qui, de par son ambition ultime de se venger, s’est fendu d’un caractère anarchique et mystique, en voulant rendre justice à sa manière, dans une société irrationnelle qui a perdu sa joie de vivre.
La figure paternaliste représentée fugacement par Thomas Wayne, qui l’on se rendra compte qu’il n’est pas le père d’Arthur Fleck, mais seulement celui de Bruce Wayne, au grand dam de sa mère adoptive, donne une interprétation vile et malveillante du magnat de la finance et de la politique. Cette représentation réaliste et brute s’éloigne totalement de la vision angélique et idéaliste que l’on se faisait du richissime Thomas Wayne, puisqu’il a toujours été décrit comme un homme bon dans les autres films et séries. Cette vision décalée démontre une tentative de restauration d’une habileté déconcertante, en voulant montrer au téléspectateur en quelque sorte, ce que valent vraiment les hommes puissants et les politiques de nos jours. Le détachement et l’absence de sentiments symbolisent parfaitement ce personnage fondateur qui donnera cette part d’obscurité à l’avenir à son enfant chéri, qui par la suite, se nourrira de sa disparition, justement pour devenir le chevalier noir que l’on connaît.
Dans la longue histoire de cette fameuse ville de Gotham, qui nous apparaît ainsi comme un personnage à part entière, dans sa façon d’inciter sa population à la destruction, à la rébellion et dans sa manière de briller désespérément dans la noirceur la plus ténébreuse, fait tout pour donner de bonnes raisons à pousser notre héros dans ses derniers retranchements. Le réalisateur a pris soin de montrer cette ville d’un point de vue acerbe et même spectral, dans l’exacerbation des visions chimériques et des différentes mésaventures d’un joker naissant. En effet, lorsqu’on se rend compte qu’Arthur avait tout imaginé de sa prétendue relation avec sa jolie voisine, on a plutôt tendance à pardonner et même à comprendre son escapade meurtrière à laquelle il va s’adonner.
Cette ville respire l’incarnation matriarcale du mal, car elle bercera Arthur en lui montrant la cruauté des hommes, à travers ses rues dangereuses, ses transports inhospitaliers, l’inutilité des services sociaux à l’égard des nécessiteux, une émission de télévision qui s’est chargée de le dénigrer en le poussant à commettre l’irréparable en direct devant le monde entier. Et contrairement à sa mère qui se révèlera être adoptive de surcroît, ne passe son temps à lui mentir et à lui cacher toutes ses vérités. Cette ville elle, a su lui dévoiler son vrai visage, sans omettre aucun secret enfoui. Gotham est le terreau et le berceau salvateur qui mènera à la naissance d’une figure monstrueuse qu’est Joker. Le décor morose et foncièrement lugubre ressemble à un tableau qui décrit la déchéance et la tristesse apparente d’une ville qui sombre dans la démence.
Le film aurait pu s’intituler, la naissance de Joker puisqu’on assiste à la genèse de cette figure emblématique de l’univers DC, qui est considérée comme un monstre impitoyable, alors qu’on a montré un homme fragile mentalement et brisé par la vie, prendre sa revanche dans des circonstances dramatiques malgré sa maladie mentale. On assiste à un parcours psychanalytique d’un personnage haut en couleur, qui donne un nouveau souffle salutaire à la maladresse d’une énième tribulation éperdue des ambitions pécuniaires des studios Warner Bros. La profondeur sociale et politique est magistralement mise en scène dans le contexte très tendu de la ville de Gotham. L’inexorable inégalité qui divise cette ville entre le prolétariat et la classe capitaliste se matérialise lorsque les meurtres des premières victimes d’Arthur finissent par être salués comme étant un acte de bravoure par le peuple et rejetés bien évidement par les élites de la société et les médias. Le fossé qui sépare les deux classes est mise en exergue d’une façon prodigieuse par le réalisateur, au moment où Arthur réussit à rentrer dans la salle de spectacle afin de pouvoir approcher Thomas Wayne. C’est une scène qui peut paraître anodine et indolore, mais sa subtilité scénaristique la rend violente, manichéenne et ironique. En effet, c’est le témoignage cynique de la séparation de deux mondes qui cohabitent ensemble de façon très inégalitaire. On peut souligner l’arrogance moribonde et indécente de ce spectacle qui respire l’opulence et la vanité, face à la colère du peuple qui souffre et qui manifeste son exaspération, justement devant le bâtiment où a lieu ce fameux spectacle. Cette violence se résume d’abord par la divergence des ces deux mondes qui se côtoient à peine sans jamais se rencontrer. C’est une forme d’objectivité cruelle qui exalte la métaphore politique de façon à ce qu’on puisse avoir de l’empathie seulement pour Arthur et non pour la classe bourgeoise qu’il combat tout au long du film. C’est-à-dire que toutes les victimes et les adversaires du Joker sont quasiment mis au banc des accusés, par un pragmatisme presque malsain qui nous amène automatiquement à détester uniquement les riches et non les pauvres. Ce qu’il faut surtout préciser, c’est l’impasse sociale qui donne à ce film sa noirceur totale en donnant comme seul recours à la relégation communautaire, le soulèvement et l’insurrection sur cette société de consommation. Sur le terrain sociologique, c’est une histoire extrêmement pointue qu’on a du mal à situer seulement dans ce monde imaginaire, car on ne peut s’empêcher de voir une certaine analogie corrosive avec le contexte actuel du mouvement social des Gilets jaunes qui balaie l’actualité de notre pays depuis un an. On se dit que ce film dépasse largement le cadre et les frontières du simple film d’un clown schizophrène assoiffé de vengeance et de sang. C’est une claque monumentale qui pose la question de la condition humaine dans une société moderne et inégalitaire.
Joker est un film éminemment populaire qui parle à tout le monde et porte un message politique furieusement grinçant à l’égard des élites politiques, des médias et plus généralement du monde capitaliste.

Cet état de fait nous pousse à se demander si c’est Gotham ou sa famille dysfonctionnelle qui a mené Arthur à devenir Joker ? Sans doute un peu des deux, puisqu’on se rend compte qu’une forme de déterminisme ambiant accompagne et prend de court le téléspectateur qui s’attend forcément à la tournure dramatique d’un scénario certes très bien huilé. On se demandait ce qui avait bien pu arrivé à cet homme pour basculer définitivement vers le côté obscur ? Mais on doit d’abord saluer l’audace expérimentale, tellement subversive qui fait obligatoirement oublier le nom de la franchise lorsqu’on voit la violence brutale et sauvage des meurtres perpétrés par Arhtur. On comprend qu’un virage radical a été adopté afin de laisser au réalisateur la volonté de mettre en scène une odyssée un peu nihiliste et ultra anarchique. La tournure politique de cet opus fait écho au désir fondamental d’un monde nouveau qui part complètement en vrille. Le réalisateur réussit à instaurer le malaise et insuffler une ambiance dérangeante et stressante du début à la fin. On s’attendait peut-être à voir un peu plus d’actions à l’image de ses prédécesseurs qui nous vendaient habituellement des copies conformistes sans jamais vraiment oser transgresser ostentatoirement. Le film réussit à se démarquer avec une vraie idéologie qui met tout le monde d’accord, mais qui forcément perd au change, pour moi, dans sa façon de nous émerveiller. Alors oui, c’est un drame social qui compose avec des valeurs humanistes et politiques, mais cette fonction qualitative incontestable finit paradoxalement par lasser un peu le téléspectateur. En outre, on peut le voir comme un cinéma intellectuel qui n’a certainement pas à rougir de cet attribut, cela dit il tombe dans une rationalisation maladive d’une idéologie marxiste à bout de souffle. Son succès et ses critiques unanimes ne doivent pas masquer ce genre d’asservissement intellectuel qui font que toute objection devient fatalement suspecte. La dimension contestataire est presque sacralisée dans cette œuvre majeure, à juste titre d’ailleurs, parce qu’elle symbolise à elle seule, cette satire sociale qui en dit long sur le monde dans lequel on vit aujourd’hui. En y regardant de plus près, Joker réussit à créer un consensus sur un malentendu puisqu’il n’a jamais voulu être le symbole d’un combat manifeste du prolétariat contre la classe bourgeoise. En tuant le personnage incarné par Robert de Niro en direct à la télévision, il ne savait pas qu’il allait être porté en triomphe comme une figure révolutionnaire.
Todd Phillips surprend et déjoue toutes les statistiques d’un univers DC trop niais et trop aseptisé et se hisse désormais comme une alternative sérieuse au paradigme socio-politique d’une franchise qui retrouve un second souffle. Cette relecture du genre de cinéma de super-héros qui emporte tout sur son passage, met en relief l’enrôlement idéologique face à l’aliénation économique du monde.
Cette démarche mécanique de l’insurrection est nourrie par l’injustice et l’indifférence totale que subit Arthur durant son parcours chaotique. Et malgré la violence inouïe du Joker, le réalisateur arrive à instrumentaliser son combat en convoquant nos émotions, notre compassion et notre résignation hypocrite parce que nous sommes aussi, comme Arthur, les produits périmés d’un monde égoïste au bord de l’implosion, qui se retrouvent obligés de se protéger à travers des valeurs fallacieuses qui masquent notre soumission totale à ce système vicié.
Certaines voix s’élèvent pour rejeter le côté socio-politique du film, mais au fond, ne sommes-nous pas tous des Jokers potentiels ? Car c’est ce que craignent peut-être ses détracteurs et même ses plus proches fervents, qui voient dans ce monde imaginaire proposé, une métaphore sociale et politique de la société hébétée et aliénée dans laquelle on se croit épanoui, mais qui verra fatalement un jour la naissance d’une insurrection annoncée.

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